Annales des Mines (1886, série 8, volume 10) [Image 157]

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NOTICE NÉCROLOGIQUE SUR M. TOURNAIRE.

travaux de sauvetage, il n'a pas hésité, malgré les immenses difficultés et les dangers de l'opération, et malgré le peu de chances de réussite, à faire une sérieuse tentative pour rejoindre les malheureux carriers ensevelis sous les décombres. Il a dirigé personnellement le travail,

et n'a renoncé à le continuer, au bout de huit jours d'efforts, que devant l'impossibilité évidente d'arriver en

temps utile, et pour ne pas exposer inutilement à une mort presque certaine les ouvriers qui travaillaient avec lui. Lorsque, au mois d'août dernier, à la suite du tassement du terrain, on a pu pénétrer sur quelques points, devenus plus solides, de ces carrières éboulées, et y retrouver quelques-uns des cadavres, c'est du chemin tracé par M. Tournaire que l'on s'est servi, et l'on a pu constater alors qu'il avait fait la seule chose à faire. Si, pendant sa longue carrière d'ingénieur des mines, dans les services importants dont il a été chargé, M. Tournaire s'est constamment fait remarquer par sa grande compétence professionnelle, par son amour du travail, son souci constant de l'équité, sa fermeté douce et sa modestie, par son désir de faire toujours le mieux possible avec un détachement absolu de toute préoccupa-

tion personnelle, en un mot par son honnêteté dans le sens le plus large du mot, il a, dans le dernier poste qu'il a occupé, celui de vice-président du Conseil des mines,

fait preuve des qualités les plus sérieuses, se donnant tout entier à ses fonctions, étudiant à l'avance toutes les affaires avec le plus grand soin, de manière à les posséder complètement avant d'aborder la discussion, et à diriger celle-ci au mieux de tous les intérêts. Qu'il nous soit permis de parler ici d'un côté du caractère de Tournaire que connaissaient seuls ceux qui vivaient

dans son intimité. Il avait fait au collège d'excellentes études humanitaires, et avait conservé, au milieu de ses

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nombreuses occupations scientifiques, le culte des belleslettres et des beaux-arts. Il vivait, dès qu'il trouvait

quelques instants de loisir, dans le commerce des vieux auteurs grecs et latins, qu'il possédait assez pour les lire à livre ouvert, sans négliger d'ailleurs la littérature moderne. Il visitait fréquemment les musées et les monuments, et ne pouvait se rassasier de la contemplation des maîtres. Il ressentait, en un mot, constamment le besoin d'apprendre, de comprendre, d'élever son âme et d'admirer les grandes oeuvres. Que dire de sa vie privée? Marié de très bonne heure avec une femme excellente et bien digne de lui, M. Tour-

naire a joui du bonheur domestique le plus parfait, et qu'aucun nuage n'a jamais troublé, en dehors des malheurs

de famille qui n'épargnent personne. Il rendait tout le monde heureux autour de lui, parce qu'il était vraiment

bon. Les amis qui se sont assis à ce foyer n'ont pu qu'admirer la paix et le charme de cet intérieur, cette famille groupée autour de son chef par le respect et par l'affection la plus tendre. Aussi quel vide il y a laissé ! Elle avait encore tant besoin de lui! Il laisse aussi un bien grand vide dans le coeur de ses nombreux amis, et dans ce Corps des mines, où il s'était fait une place si éminente. Nous ne pouvons que constater ici le sentiment général qui s'est fait jour à la nouvelle de cette mort inattendue. Tout le monde a senti qu'un grand malheur venait d'arriver ; car les hommes de cette trempe sont rares, et leur disparition est un deuil pour tous.